Schisme entre isolationnistes/multilatéralistes et FED

A un peu plus d'un mois de l'élection présidentielle américaine, le risque de voir une période trouble entre le 3 novembre (jour de l'élection) et le 20 janvier (jour de l'investiture) est maintenant présent dans l'esprit des investisseurs.


La défiance entre l'exécutif et les officiers du Pentagon n'a jamais été aussi forte, du moins aux yeux du public que nous sommes. La criticité de la situation actuelle peut s'illustrer par ces trois évènements :

  • En juin, le Général Mattis, ancien secrétaire à la Défense de l'administration Trump, a dénoncé publiquement l'usage de la puissance militaire contre les manifestants citoyens américains sur Lafayette Square, à Washington D.C., considérant que cela constituait une suppression du droit constitutionnel de manifester

  • Durant l'été, plusieurs militaires dans plusieurs médias ont interpelé le Général Milley, chef d'état-major des armées des États-Unis, pour qu'il se prépare à honorer son serment de défense de la constitution en cas de refus des résultats de l'élection présidentielle

  • Début septembre, après les attaques du Président en exercice contre les officiers du Pentagon en les qualifiant de va-t-en-guerre et en revendiquant le soutien à sa personne des soldats du rang, le Général James C. McConville, chef d'état-major de l'armée de terre, a défendu l'intention indubitable de défense de l'intérêt national dans l'emploi des forces armées

Le schisme entre les multilatéralistes et les isolationnistes


Le débat entre multilatéralisme et isolationnisme ne fait pas l'unanimité et cela pose un grave problème de gouvernance à la première puissance mondiale. Les USA ne sont plus alignés entre eux. Cela ne date pas de la présidence Trump. Le débat existe depuis au moins l'ère Obama. En revanche, la tournure actuelle est inédite. Les interrogations actuelles sur la capacité des États-Unis à organiser une alternance démocratique montrent a quel point le schisme est devenu prégnant et violent. Pour anticiper jusqu'où peut aller cette fracture, il est intéressant de chercher à identifier qui tire parti de cet isolationnisme. De même, d'un point de vue plus financier, quelles sont les implications nécessaires en matière de politique monétaire pour contrebalancer l'incertitude qui en découle ?


Les évènements qui semblent les plus marquants sont les suivants :

  • En décembre 2018, l’annonce surprise du retrait des troupes de Syrie entraîne le départ (forcé) du ministre à la Défense, le Général Mattis, qui était le gage de stabilité de la doctrine géostratégique américaine de l'administration Trump. Un an et demi après cet évènement, en juin 2020, et après s'être conformé à un strict devoir de réserve, le General Mattis a dénoncé l'usage de la puissance militaire contre les manifestants citoyens américains sur Lafayette Square, considérant que cela constituait une suppression du droit constitutionnel de manifester.

  • En 2018, lors de son discours de fin d’année, Angela Merkel a expliqué les conséquences géopolitiques du nouvel isolationnisme américain et annoncé que l’Allemagne reviendrait par conséquent sur le devant de la scène géostratégique avant son départ en 2021.

  • Fin 2019, les forces armées américaines organisent leur retrait de la frontière nord de la Syrie et abandonnent leurs alliés Kurdes, alors que cette position était farouchement combattue par McMaster, Mattis et Bolton (tous trois étaient limogés à cette date)

Ce sujet concerne éminemment les marchés financiers


Ce fil d'interrogations s'impose dans une réflexion financière car l'objet d'obsession des opérateurs de marché actuellement est l'ampleur inédite de la politique monétaire et la contrepartie en matière de déficit public qui n'a été connu à des niveaux équivalents qu'en période de guerre.

  1. La politique monétaire actuelle qui pousse les fondements du capitalisme dans ses retranchements (la FED est devenue le premier investisseur dans le monde)

  2. Les décisions militaires qui poussent la notion de République pour les US dans ses retranchements (la réponse monétaire est-elle aussi forte parce que la situation décrite en introduction est-elle grave ?)

La FED subit des pressions politiques


Si l’on reprend la dégradation du mois de décembre 2018 (-15% sur le SP500), le Président est à trois reprises à l’origine de déclarations qui suscitent la panique du consensus : « I’m a tariff man » après que le prix des actions a remonté à la suite des annonces concernant les avancées dans la résolution de la guerre économique entre la Chine et les USA. Puis l’annonce surprise du retrait des troupes de Syrie, et enfin le départ forcé du ministre à la Défense, le Général Mattis.


Les questions sérieuses sur l’indépendance de la banque centrale américaine, la FED et de son gouverneur Powell, datent aussi de décembre 2018. Powell n'a plus jamais été le même (sur la ligne de la réduction du bilan de la FED en "autopilot") après que Mnuchin, secrétaire au Trésor, a eu la fameuse discussion du 25 décembre 2018 avec lui.


La question qui se posait à l'époque, au-delà des avertissements sur les ventes d'Apple, était aussi l'état de la gouvernance de l'Amérique après les départs de Kelly (équivalent du Premier ministre aux USA) et de Mattis (équivalent ministre de la Défense).


Pourquoi le Pentagon s'opposerait-il à l'isolationnisme ?


Sans se demander si l'isolationnisme peut s'assimiler au protectionnisme, et si, le cas échéant, le protectionnisme peut permettre de valoriser certaines industries et/ou l'économie US en général, la question ici est : à qui profite l'isolationnisme américain au niveau international ?


A qui profitent le retrait des accords de Paris sur le climat, la désorganisation de l'OTAN, la focalisation de l'UE sur les négociations sur le Brexit, etc. ?


La réponse immédiate s'oriente vers le pays qui a le plus grand potentiel de nouvelles terres arables cultivables en cas de réchauffement climatique, qui avance ses intérêts dans les pays en conflit comme en Géorgie, en Ukraine (Crimée), au Monténégro, et plus récemment en Syrie, en Libye et en Biélorussie : La Russie.


A qui profite un monde moins multilatéral ?


Bruno Maçaes dans « The Dawn of Eurasia » répond à cette question en affirmant que la Russie ne peut prospérer dans un monde multipolaire qui défend les droits individuels et le libéralisme. La Russie ne possède alors que deux options, se séparer du mode de gouvernance actuelle et de Poutine en particulier ou changer le monde qui l’entoure. La guerre non conventionnelle menée par la Russie n’est plus à démontrer. Elle a été annoncée par la Russie, notamment par la voix de Lavrov, ministre russe inamovible des Affaires étrangères et par Guerassimov, le chef d’état-major russe, dénoncé par l’Otan.

Selon la BBC, entre 13% et 22% des Russes vivent en dessous de la ligne de pauvreté. Poutine a annoncé vouloir sortir les Russes de la pauvreté en 2024 mais a depuis réussi à changer la constitution, ce qui lui donne plus de temps. Madeleine Albright dans « Fascism : A warning » rapporte d'anciens propos de Vladimir Poutine : « I am so very ashamed. We’ve been a superpower but now we’re like Bangladesh with missiles. »

Il est difficile de ne pas évoquer la Chine. Il semble que la Chine joue le jeu du multilatéralisme (ONU, OMS par exemple), mais cherche à le refonder (OneRoadOneBelt ou OCS). Actuellement, le multilatéralisme correspond à la coordination de la "Pax Americana". La Chine recherche un monde multilatérale mais en dehors de la "Pax Americana".

Lorsque l'on regarde les atouts de la Russie, les choses deviennent claires assez rapidement. D'un côté, les exportations de ressources énergétiques peuvent correspondre jusqu'à 70% du total. Mais le prix du pétrole étant extrêmement cyclique, c'est une source de faiblesse pour la Russie. De l'autre, l'armement est la deuxième source de devises pour la Russie, et la Russie est de plus bien placée en étant le deuxième exportateur mondial. L'armement est la source de diversification de son économie à court terme la plus évidente et la plus prometteuse.


Or, le multilatéralisme est la première source de limitation des exportations notamment en Afrique où les exportations russes correspondent à 49% du total. Igor Delanoe, directeur-adjoint de l’Observatoire de la chambre de commerce et d’industrie franco-russe à Moscou, spécialiste notamment des questions militaires, explique "Par ailleurs, la Russie est connue pour ne pas exiger de conditions, en matière de droits de l’homme par exemple, lorsqu’elle vend". Moins le multilatéralisme est structuré, moins la vision occidentale des droits de l'homme a la capacité de s'imposer au monde, comme on peut le voir actuellement notamment à Hong Kong avec un autre acteur de la scène internationale.


Le modèle de développement proposé par Venise


Pour comprendre le lien avec les efforts contre le multilatéralisme, nous pouvons nous tourner vers Kaplan. Il montre dans « The return of Marco Polo’s world », comment il est possible pour la Russie de tirer parti de cette situation qui est en apparence défavorable. La puissance militaire a toujours permis de tirer une rente. Dans le monde que nous connaissons actuellement, qu’Obama vient d’appeler « Unipolaire » et qu’Hubert Vedrine, ancien ministre des Affaires étrangères français, décrivait comme « hyperpuissance », la puissance militaire américaine offre une « pax Americana ». Le monde est sûr pour l'essentiel des pays à fort PIB. En contrepartie, les USA prélèvent une rente via le financement en dollars de leur dette, le recrutement de talents humains déjà formés dans le reste du monde, où directement via des marges plus fortes sur les produits qui sont marqueurs de l’ « american way of life ».


Le monde peut évoluer vers un monde « multipolaire » avec les USA, l’Union Européenne, la Chine et l’Inde comme pôles de création de richesses et de puissance. Les éditeurs qui ont misé sur le XVe siècle avec de très nombreux livres dans toutes les langues depuis une dizaine d'années pour y trouver les clés du monde multipolaire actuel ont d’ailleurs accompagné cette réflexion géostratégique. Lorsque les Portugais ont découvert la route des Indes, il n'y avait pas dans le monde de zone géographique significativement supérieure technologiquement que les autres. En d'autres mots, le monde du XVe siècle était censé être le meilleur proxy du monde du XXIe siècle.


Ce que nous propose Kaplan est pourtant différent. Marco Polo, c’est quelques générations avant les grandes découvertes. C’est l’époque de Gênes, de Venise et de Byzance, telle qu'étudiées par Peter Frankopian. C’est un monde éclaté, sans puissance européenne ou mondiale véritablement affirmée. En tout cas pas suffisamment pour établir une « pax Romana » ou une « pax Mongolica » en Europe. Or sans puissance régionale suffisamment établie, il n’y a pas de croissance économique pour les puissances moyennes ou faibles par le biais de l’innovation ou du marketing. Dans ce cas, la captation de la valeur ajoutée s’effectue via la sécurisation des échanges. Comme le présente Gipouloux dans « La Méditerranée Asiatique », Frederic C. Lane évoque à propos de Venise : « During the middle age and early modern times, protection rents were a major source of fortune made in trade. They were a more important source of profits than superiority in industrial techniques or industrial organization. »


On le comprend, la Russie aurait une formidable carte à jouer dans un monde plus chaotique où la sécurisation serait un marché de premier plan. Et c'est la thèse développé par le Général McMaster, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, dans son livre "Battlegrounds" lorsqu'il explique que la stratégie de la Russie est "Russia wants to pit Americans against each other" de manière à détourner l'attention et l'énergie des compétitions internationales.


Le Fed semble devoir porter ce risque depuis décembre 2018


C’est dans ce cadre qu’il faut voir la stratégie isolationniste wilsonienne actuelle comme un risque géopolitique. C’est ce qu’a dénoncé le général Mattis en quittant sa position de ministre de la défense en disant au Pentagone «Gardez donc foi dans notre pays et tenez bon, aux côtés de nos alliés, unis face à nos ennemis».


Il est remarquable de noter à quel point le contexte géopolitique a changé depuis l’annexion de la Crimée en 2014. L’implication de la Russie dans l'élection présidentielle américaine de 2016 est maintenant prouvée et reconnue par le Sénat. Il est à noter aussi que le second pays à avoir reconnu par une enquête parlementaire l'intervention de la Russie dans l'une de ses élections est la Grande-Bretagne, le deuxième pays anciennement le plus influent dans le multilatéralisme. C'est aussi dans ce cadre qu'il faut analyser le conflit actuel entre l'exécutif de la Maison Blanche et les officiers du Pentagon.

On comprend assez bien les motivations de la Russie pour atténuer le multilatéralisme qui sous-tend la "pax Americana", mais quel y serait l'intérêt pour les USA ?


Ce conflit est tabou dans le monde actuel politiquement polarisé. Pourtant il a un impact sur la FED qui doit lutter contre les incertitudes que cette fracture crée. Le VIX aussi est à un niveau anormalement élevé pour le niveau du SP500. Ce conflit géostratégique peut aussi modifier grandement les perspectives d'EPS de certaines industries. Toutes ces questions, avec celles du niveau du déficit public et donc de la soutenabilité de la dette qui vont s'y ajouter, seront à nouveau posées avec virulence dès le 4 novembre. Pour conclure, le scénario de base devient pour de plus en plus de banques une fin d'année incertaine du au risque politique aux USA et donc une volatilité sur les marchés dont la sources est inédite.

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